Patrick Micheletti

 

 

 

 

 

 

 

 

 

SPASMÖ

 

 

 

 

 

 

 

Où sont les sorcières et les dragons,

Tous les méchants tous les félons

Que j’écrasais sur mon passage ?

 

Qu’est-ce qui s’est passé, qui s’est cassé,

Qu’est-ce qui a bien pu m’arriver

Pour que je perde mon courage ?

 

 

Véronique Rivière

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre 1

 

 

 

 

 

Certaines personnes naissent sous le signe des Gémeaux, d’autres sous le signe de l'hexagone ou du Scorpion. Moi, je suis née sous le signe de Chvostek.

Ne cherchez pas dans votre horoscope, je vous explique.

Il s’agit d’un monsieur.

D’abord, il faut savoir que ce monsieur Chvostek est une mauvaise fréquentation. Il faut le savoir, ça peut aider.

Monsieur Chvostek se promène toujours avec son signe dans la poche, pour ne pas être pris au dépourvu en cas de besoin. Il a aussi cette fâcheuse habitude de débarquer à l’improviste, au plus mauvais moment de préférence, et puis surtout, surtout, il a tendance à s’incruster…

J’ai fait la connaissance de monsieur Chvostek un dimanche soir de décembre, dans les bouchons de la nationale 7, entre Souppes-sur-Loing et Nemours. Je ne sais pas si vous situez...

Pare-chocs contre pare-chocs je retournais vers mes pénates de la Butte aux cailles, au sommets préservés du Treizième arrondissement, après avoir passé le week-end sous la pluie, chez mes parents, dans la banlieue de Montargis, avec mon frère, venu de Melun, et deux voisins, recrutés sur place.

La nuit tombait, la circulation était dense, j’avais froid. Les voitures se frôlaient, les regards se croisaient, ou l’inverse, ou mes yeux, je ne sais plus... J’avais envie de rentrer chez moi, même si personne ne m’y attendait.

Tant mieux, d’ailleurs...

Le repas des dimanches pluvieux était une tribune idéale pour ma maman. Elle nous contait par le menu les derniers enterrements du quartier, les nouveaux malades du lotissement, les voitures suspectes qui erraient inlassablement la nuit tombée, les poubelles renversées, les gosses mal élevés, les chiens pas propres, et l’eau du robinet malodorante… Toutes ces petites misères, ces petites mesquineries, ces petits détails, ces petites choses toutes petites, ces petits riens tristounets qui font paraître la vie petite, si petite…

Et puis à force de me tourner autour à petits pas de plus en plus petits et rapprochés, à force de décrire des cercles concentriques, telle la mouette  cherchant sa cible, Plof ! La conversation était tombée sur moi.

Moi SA fille !

Pourquoi moi ? Oui, moi, qui traînait comme une âme en peine, à lire des bouquins avec des titres bizarres, vautrée sur un divan, et moi, et moi, et moi, moi qui faisais des plaisanteries ignobles sur cet adorable Michel Drucker, c’est vrai, il ne m’a rien fait, après tout, Michel Drucker, je ne saurais pas expliquer pourquoi, mais il me donne de l’urticaire, alors le manque de chocolat me prend à la gorge, il me faut ma tablette, aux noisettes entières, et entière la tablette, l’air assassin, comme dans la publicité Crunch, j’attends que la télé implose ou que le feu du ciel frappe la Seine-et-Marne, les champs de blé en feu, jusqu’à perte de vue, vision d’apocalypse, mais ça n’arrivera jamais. La Seine-et-Marne est immortelle, Michel Drucker aussi, alléluia ! Rien ne peut les atteindre. Je perds mon temps.

Isabelle ? Tu es avec nous ? Mais qu’est-ce qui peut bien te trotter dans la tête ? Je peux te parler, quand même, je suis ta mère… A vingt-neuf ans, Isabelle, c’est merveilleux, vingt-neuf ans, pourquoi n’essaies-tu pas de commencer à construire quelque chose de solide et de sérieux qui s’inscrirait dans la durée comme tout le monde, une belle fille comme toi, intelligente, en plus, heureusement que ton frère nous a donné moins de soucis, lui au moins... Les pieds sur terre… Epargne-logement… On ne demande qu’à t’aider… Tu comprends, ma fille, c’est pour ton bien que je dis ça... Ton père et moi, on le sent bien qu’il y a quelque chose qui ne va pas dans ta vie… Pourquoi est-ce que tu ne veux pas nous en parler ?…

Maman, mais je t’assure, tu te fais du souci pour rien, tu te montes la tête…

Pourquoi ?…

Parce qu’elle me ramenait sans cesse à ces endroits dont je voulais m’échapper, comme lorsqu’elle me traînait de force à l’église quand j’étais petite, au catéchisme ou au cimetière, au dispensaire, au supermarché, à la fête foraine, au cirque, au zoo, à la piscine…

Mon père ne disait rien. Je n’ai jamais pu savoir ce que pensait mon père. Souvent, il avait l’air ailleurs.

Il faut que j’y aille…

Ca va très bien maman… Il ne faut pas que je m’attarde, tu sais, à cause des bouchons… Ne vous inquiétez pas… Je téléphone en arrivant.

Au revoir maman, au revoir papa. Bisous.

La route.

J’ai rien vu venir.

Après une bonne demi-heure d’auto-tamponneuses, j’ai regardé la pendule du tableau de bord, et j’ai senti comme un petit soubresaut dans ma poitrine. Presque rien. Puis un autre, quelques secondes après, encore un autre... J’attendais le suivant. Mais plus rien.

J’ai ouvert la fenêtre. Il faisait froid.

J’ai pris une grande inspiration, et j’ai soufflé par la bouche, très lentement, en me disant :

«  Calmes-toi, ma fille, ça ne sert à rien de s’énerver... »

C’était déjà trop tard.

Une sensation de picotement s’est installée dans ma gorge, une sensation désagréable, inhabituelle. J’ai essayé de déglutir, mais je n’y parvenais pas. J’ai cherché la bouteille d’eau à l’arrière. Ma nuque me faisait mal.

Le picotement remontait  dans mes mâchoires, maintenant, puis le long de mes joues, en devenant plus précis, plus insistant. Mes mains tremblaient légèrement. Il a fallu que je serre le volant plus fort pour faire cesser le tremblement, mais ça n’a fait que déplacer le problème... Le tremblement a gagné mes bras, mes épaules, puis mon ventre. C’était de pire en pire. J’avais l’impression de trembler « de l’intérieur » Je me suis dit que ça devait être le froid. J’ai fermé la fenêtre, et j’ai poussé le chauffage à fond.

Il faisait de plus en plus sombre, maintenant, sur la nationale, à cause des nuages. La pluie s’est mise à tomber.

Je déteste conduire la nuit, et je déteste conduire sous la pluie. Alors la nuit sous la pluie, ma parole, c’est vraiment pas mon truc.

Les phares des voitures d’en face me faisaient plisser les yeux. J’avais froid, mais le ventilateur du chauffage faisait entrer les gaz d’échappement dans l’habitacle. C’était pire.

Je ne distinguais pas les chiffres sur la pendule du tableau de bord. J’ai commencé à regarder ma montre, puis le compteur kilométrique, puis ma montre. Et j’ai failli percuter le camion qui venait de piler devant moi. Dios mios, encore soixante-dix kilomètres province-Paris, comme ils disent,  un dimanche soir dans ces conditions, j’en avais au moins pour trois heures...

Et puis une goutte d’eau a fait déborder le vase.

Un voyant rouge s’est allumé sur le tableau de bord. Celui qui ressemble à un thermomètre.

Je n’y connais rien en mécanique automobile, mais je sais que quand un voyant rouge s’allume au tableau de bord, ça veut dire que la voiture ne va plus pouvoir rouler très longtemps. J’ai même entendu dire que ça peut détruire le moteur, et que la réparation coûte une fortune... En tout cas, ça fumait devant mon pare-brise, entre les gouttes,  mais c’était peut-être à cause de la pluie, et de la chaleur du capot, ou les gaz d’échappement, allez savoir...

Et puis le voyant s’est éteint.

J’ai dit « Ouf ! » et il s’est rallumé aussitôt, comme par magie. J’avais chaud maintenant, moi aussi. La voiture chauffait. Elle souffrait. Je sentais la chaleur et la souffrance de la voiture dans mes jambes, dans mon ventre, sur mon visage. Je vis mes pommettes toutes rouges dans le rétroviseur. Et les feux arrière du camion devant moi. Il y avait du rouge partout, ici... Sûrement à cause du chauffage. Je le remis à zéro. Mais rien n’y fit. D’où venait tout ce rouge ? Toute cette lumière ? J’avais envie de chocolat. Il fallait que je m’arrête sur le bas côté, mais où ? On n’y voyait rien. Et si je m’enlisais ? Ca klaxonnait derrière. Merde. Le camion avait filé loin devant. Mon pied a glissé sur l’embrayage. Calé. Ca y est. Je suis en panne. En pleine nuit,  sous la pluie, au milieu de la route. Et ça klaxonnait de plus belle... J’ai tourné la clé de contact en murmurant « S’il te plaît... » La voiture a eu pitié de moi. Elle est repartie. Mais le voyant rouge était toujours allumé. J’ai rattrapé le camion en roulant doucement, parce que ça n’allait plus du tout. Ma vue se troublait, les phares des voitures m’éblouissaient, et la route semblait se dérober sous les pneus. Très vite, ce fut une sensation de vertige, comme le roulis, dans un bateau. J’ai pensé : « Je suis en train d’avoir un malaise... Je vais perdre le contrôle, tomber dans les pommes... Il faut que je m’arrête, mais pas ici... » Je connaissais bien l’endroit, heureusement, et je savais où étaient les stations-service. Je fis les trois derniers kilomètres dans le cirage, les yeux rivés au pare-chocs du camion devant moi, et j’aperçus les lumières de la station. Je n’aurais pas pu faire un kilomètre de plus. Je me suis garée à l’entrée, pas loin des pompes, en me disant qu’ici au moins, quelqu’un me trouverait. J’avais chaud. Il aurait fallu que je demande de l’aide, mais pour qui ? Pour moi ou pour la voiture ? Je n’osais pas bouger. J’avais l’impression de ne plus avoir de jambes. J’ai cherché mon portable dans mon sac, mais je ne l’ai pas trouvé. Pour appeler qui ? Pas mes parents... Christiane ?... Mon assurance dépannage...

J’ai ouvert la portière, et j’ai reçu une bourrasque glaciale en plein visage. Je l’ai refermée tout de suite. J’étais incapable de marcher. La pression s’est accentuée sur ma nuque, et j’ai senti à nouveau ces soubresauts dans ma poitrine. J’ai posé la main sur mon sein gauche. Mon cœur cognait très fort, et irrégulièrement. Il s’arrêtait de battre, puis repartait et s’arrêtait de nouveau. Je crois que j’ai ouvert la fenêtre. Ma respiration s’accélérait. J’essayais de la contrôler, de me calmer, mais je n’y parvenais pas. J’étouffais.

J’ai compris que j’allais mourir.

Alors j’ai pensé : « Oh, non... Pas maintenant... C’est trop tôt... C’est trop bête... » Je me suis allongée en chien de fusil, et je me suis mise à pleurer. Une sensation de froid gagnait mes mains et mes pieds, ma vue se voilait, un gouffre béant s’ouvrait devant moi. Je me suis cramponnée au volant, puis à la poignée de la portière. Je n’osais plus bouger un cil. Je ne sais pas combien de temps ça a duré.

J’ai attendu

Un type s’est mis à tambouriner contre ma vitre. Je voyais son visage barbu et ses grosses lunettes embuées à travers les gouttes. Il avait l’air inquiet. J’ai baissé la vitre. Il ne pleuvait plus. Quelle heure est-il ? Je devais avoir une sacrée sale tronche.

  -  Ca ne va pas ? Fit-il, vous avez eu un malaise ?

  -  Je ne sais pas, bredouillais-je, je crois que oui... Je ne me sens pas très bien...

  -  Vos warnings étaient allumés. Quand je vous ai vue allongée dans la voiture, avec ce froid, je me suis dit que quelque chose n’allait pas...

  -  Mes warnings ?...

  -  Vos feux de détresse.

Ah oui... C’est le mot juste… J’avais dû les allumer sans m’en rendre compte, par réflexe, pour appeler au secours. Il avança sa main pour les éteindre.

  -  Vous devriez garer votre voiture sur le parking, c’est dangereux, ici.

Je me sentais mieux, maintenant. Je n’étais pas morte, ni tombée dans les pommes, enfin, je ne crois pas... Ma respiration était calme, mon cœur aussi. Ca m’avait fait du bien de pleurer. Et puis il y avait quelqu’un qui avait l’air normal et qui s’occupait de moi...

  -  Je ne peux pas, fis-je, ma voiture est en panne.

  -  En panne de quoi ?

  -  Il y a un voyant rouge qui s’allume au tableau de bord.

  -  Je peux regarder si vous me laissez la place.

Une seconde, j’ai hésité. J’ai pensé : « Et s’il démarre et qu’il fout le camp avec ma voiture, je fais quoi ? », mais il devait lire dans les pensées car il enchaîna :

  -  Ne vous inquiétez pas. Je ne vais pas vous piquer votre voiture. D’une part parce que ça n’a pas l’air d’être une affaire en or, et d’autre part, j’en ai déjà une, tiens là, et elle me coûte assez cher en entretien et en assurance. En plus, il y a ma femme dedans, et j’ai pas l’intention de l’abandonner sur un parking. Quoique ?... Rajouta-t-il en jetant un coup d’œil malicieux vers sa voiture.

Il s’assit sur le siège du conducteur, mit le contact, et regarda le tableau de bord, tapota le voyant rouge du bout de son index en marmonnant des « Ah, oui... Ah, oui, effectivement... » Puis il essuya ses lunettes, se gratta la barbe, et ouvrit le capot. Je le suivis pour le soutenir moralement. J’avais les jambes comme du coton...

Il eût quinze secondes de silence circonspect, puis il psalmodia d’étranges incantations, probablement destinées à apaiser les mauvais génies de la mécanique automobile :

  -  Ah, oui, effectivement... Pas la peine de chercher plus loin, oui, oui, tout s’explique... Regardez !

Il m’indiquait du doigt le bouchon situé au-dessus du radiateur. Il était à moitié dévissé.

  -  Ca ne m’étonne pas que votre voiture ait chauffé, fit-il, en revissant le bouchon, il n’y a plus une goutte de liquide dans votre circuit de refroidissement... Vous avez roulé longtemps comme ça ?

  -  Euh, non, je ne crois pas... Cinq minutes...

  -  Vous avez du liquide de refroidissement ?

  -  Euh, non, je ne crois pas, non...

  -  Vous devriez. Attendez moi dans la voiture, je reviens de suite.

Je suis allée vers sa voiture à lui, là où sa femme l’attendait, pour m’excuser, dire que j’étais désolée pour le dérangement, que je les remerciais...

  -  Votre mari est vraiment très gentil, fis-je

  -  Ce n’est pas mon mari, répondit-elle avec un petit sourire, mais c’est vrai qu’il est très gentil... Toujours à voler au secours des jolies femmes... Il a dû être chevalier servant, ou maître-nageur,  dans une autre vie... Regardez le donc...

Il revenait tout joyeux en brandissant deux bonbonnes de liquide bleuté. En remplissant le circuit de refroidissement, il s’est inquiété de ma pâleur, m’a demandé si j’étais sûre que ça allait, si je ne voulais pas boire quelque chose de chaud... Il était sympa, serviable, attentionné, gentil, doux, prévenant, petit, frisé, myope et barbu, mais presque beau sous les réverbères... Pourquoi les types comme ça ne ressemblent jamais à Tom Cruise ?

Il m’a donné la seconde bonbonne, en me recommandant de bien la garder en réserve dans mon coffre. Elle y est toujours.

Comme il allait aussi vers la porte d’Italie, il m’a proposé de passer devant lui :

  -  Je vais vous suivre jusqu’à Paris. S’il y a un problème, vous ne resterez pas coincée la nuit sous la pluie dans votre voiture en panne...

Sacré soulagement. Il y avait bien longtemps qu’un homme ne s’était pas occupé de moi comme ça... C’était pas désagréable...

Je les ai suivis jusqu’à l’entrée du périphérique en me demandant ce qui m’était arrivé. Je me sentais mieux, plus en sécurité. J’avais toujours froid, mais je ne tremblais plus. Mon cœur battait normalement. Ca causait ferme devant dans la voiture de mon saint-bernard. De moi ? D’eux ? Que-sais-je encore ? C’est un des bons côtés du couple, la conversation.  Ca évite de radoter toute seule dans sa voiture...

J’ai tourné à gauche vers la porte d’Ivry, pendant qu’ils s’éloignaient en me faisant de grands signes d’adieu. J’aurais dû le remercier mieux, pensais-je, lui laisser mon numéro de téléphone... Non, c’est ridicule... Je suis ridicule…

Ma mère avait laissé quatre messages sur mon répondeur, d’abord pour me dire que j’avais oublié mon portable à Montargis, puis pour savoir si je n’avais pas eu un accident... Au quatrième, elle en était sûre : J’avais eu un accident.

Tout va bien, maman, juste les bouchons... Allez dormir, maintenant…

J’ai poussé le chauffage à fond, et je me suis enfouie sous la couette. Mon cœur battait fort, avec de petits soubresauts, comme ceux que j’avais ressentis dans la voiture. Pour la première fois de ma vie, j’ai pensé que ce serait horrible de mourir seule, comme ça, dans son lit, sans que personne ne le sache, sans personne à qui dire au revoir. J’ai essayé de lire, mais je n’arrivais pas à me concentrer. J’ai serré mon oreiller contre moi, j’ai éteint la lumière, et j’ai attendu.

 

  -  Voilà docteur, ça a commencé comme ça. C’était il y a quatre ans. Et ça ne m’a plus lâchée depuis...

En voilà un de plus d’informé, pensais-je...

Assis en face de moi, derrière son bureau d’acajou, le neurologue avait écouté mon récit patiemment, jusqu’à la fin, sans m’interrompre. Il me regardait fixement, mais ne disait rien. No comment. S’était-il endormi ? Fallait-il que je compte à rebours ? Que je claque des doigts ? Il n’écoutait plus depuis longtemps, c’est certain. D’autres chats à fouetter le bonhomme. Les courses à faire. Les reproches de sa maîtresse. La vidange de sa voiture. Les vacances à Bora-Bora. Et quoi de plus ?... Il avait dû l’entendre deux cent cinquante mille fois cette rengaine. Il connaissait la fin, c’est évident, pas la peine de s’embrouiller dans les détails, pour ce que ça changeait... Il se leva et se dirigea vers un énorme aquarium où se prélassaient de minuscules poissons exotiques.

  -  Bien, fit-il en écho, vous avez donc ressenti ces premiers symptômes il y a quatre ans. Et depuis ?

  -  Ca ne m’a pas lâchée, insistai-je en écho. Enfin, c’est plutôt par périodes, il y a des moments difficiles, d’autres où ça va mieux, et puis ça recommence...

  -  Vous aviez vingt-cinq ans, vous en avez donc vingt-neuf, maintenant.

Ca me semblait imparable. Huit ans d’études après le bac permettaient visiblement d’atteindre un certain niveau en arithmétique. Il aurait pu ajouter : « L’année prochaine, vous en aurez trente, ma fille... » Le début de la vieillerie, juste pour m’agacer... Il allait me cuisiner sur ma vie personnelle à présent, ou intime, peut-être ? Pas moyen d’y couper. J’étais venue ça, non ? Pourquoi alors ?

Que dalle.

  -  Je vais vous faire un Electromyogramme, continua-t-il, ce n’est pas un examen très agréable, mais c’est nécessaire dans votre cas. Nous y verrons plus clair ensuite.

Oups ! Le petit nœud coulant autour ma gorge se serra un poil plus.

  -  J’ai déjà passé plusieurs électrocardiogrammes, crus-je bon de préciser.

  -  Cela n’a rien à voir, mademoiselle, fit-il en se levant. C’est l’activité électrique de vos muscles que je vais mesurer, pour mieux établir le diagnostic d’hyperexcitabilité neuromusculaire. Je vous demanderai également de faire une analyse de sang dans la semaine, pour vérifier vos taux de calcium et de magnésium.

Ah bon ? Mais je ne suis pas hypernerveuse. Pas du tout… Plutôt du genre cool. Trop, même, à la limite... Un peu anxieuse depuis quelques temps, je reconnais, mais pas une excitée, vraiment pas… Et ma vie personnelle dans tout ça ? Qu’est-ce qu’il en fait ? Pas la moindre question ? Est-ce qu’il sait si je ne suis pas traumatisée par un décès récent, une rupture, ou un licenciement ? Il s’en contrefout. Il veut juste savoir si mes muscles sont branchés sur du 110 ou du 220 et si mes vaisseaux bleutés véhiculent bien leur petit chargement de calcium et de magnésium. Ce n’est que cela ? Il doit savoir ce qu’il fait, pourtant. C’est une autorité, non ? Il a écrit des bouquins. Est-ce que le fait d’avoir écrit des bouquins fait de vous une autorité ? J’aurais dû me poser la question avant de venir… J’avais le temps, il faut patienter trois mois pour obtenir un rendez-vous...

  -  Suivez moi, s’il vous plaît.

J’ai suivi.

C’est fort, l’autorité…

L’appartement était du genre « beaux volumes ». Impressionnant quand on n’a pas l’habitude de fréquenter ces immeubles bourgeois et cossus. Le petit peuple ne voit que les façades, mais c’est immense derrière les façades. Bien plus qu’on ne l’imagine. On ne se rend pas compte. Haut de plafond, truffé de moulures, avec des miroirs et des vieilles croûtes dans tous les coins. Ca représente combien de bons clients ébahis un appartement pareil ?

Nous avons parcouru un dédale de couloirs avant de pénétrer dans une toute petite pièce aux murs jaunes. Chambre de bonne ? Cagibi ?  Une assistante entre deux âges était en train de préparer le matériel. Elle me salua d’un coup de tête un peu sec qui fit chuter ses grosses lunettes sur le bout de son nez. Sacré chignon, pensais-je. Ca doit pas être simple d’installer une ziggourat pareille au-dessus de soi tous les matins... Il y avait quelques taches sur sa blouse blanche. Du sang ? Beuârk ! Il y avait aussi une chaise, qui devait dater des années cinquante, avec son assise formée de fils de plastique rouge tendus. Et puis une table de Formica, sur laquelle était posé un verre d’eau, et un instrument de mesure vieillot, une sorte de sismographe à rouleau de papier, un truc récupéré aux puces de Saint-Ouen, probablement. Même les chiffonniers d’Emmaüs n’en auraient pas voulu, c’est certain. Des fils électriques étaient raccordés à l’arrière de l’engin. Des fils électriques avec des aiguilles au bout ! Pas la peine de me faire un dessin. J’ai regardé la porte. Il fallait que je sorte d’ici le plus rapidement possible.

L’assistante devait avoir l’habitude, car elle me demanda gentiment mais fermement de m’asseoir. Sa voix était très douce, le contraire de son physique, mais ça ne me rassurait pas. J’avais la trouille au ventre. Des visions de sévices innommables me traversaient l’esprit, comme lorsque j’avais vu ce documentaire sur la fin de la guerre au Kosovo, où les soldats de l’OTAN avaient découvert une cave vide, aux murs nus, dans laquelle il ne restait qu’une chaise, un grand couteau de boucher, de la ficelle, et des traces de sang. Un presque-rien insoutenable. Il suffisait de regarder l’image pour entendre les hurlements. J’ai commencé à percevoir les battements de mon cœur. Torquemada et sa fidèle servante allaient transpercer ma chair délicate avec des aiguilles même pas bien désinfectées si ça se trouve. Non. C’est absurde. Je ne vais pas me rendre ridicule une fois de plus...

Lorsque je fus assise, on me demanda de relever ma manche gauche et de poser ma main sur la table. Ma main tremblante. La main gauche de la pétoche. Je ne pouvais pas l’arrêter. Lamentable.

Le médecin saisit une des aiguilles et s’approcha de la biche aux abois.

  -  Décontractez-vous, fit-il, ce n’est pas douloureux, je vous promets. Un peu désagréable, mais pas douloureux.

J’aurais dû venir avec quelqu’un. Si j’avais pu savoir...

L’aiguille perça ma peau dans le dos de ma main, là où c’est tout mou, entre le pouce et l’index.

  -  Décontractez-vous, répéta-t-il, décontractez bien vos doigts...

Il en a de bonnes, lui. Pas facile de piquer une main qui tremble, hein ? Et menteur, en plus ! Ce n’était pas désagréable, c’était douloureux. Je me répétais qu’il savait ce qu’il faisait, que c’était une autorité, une épée, une seringue, en l’occurrence… Ca faisait carrément mal. J’ai grimacé pour essayer de l’attendrir, mais il n’arrêtait pas d’enfoncer ! Hé ! Stop ! ça va ressortir de l’autre côté, c’est pas possible !

J’eus un mouvement de recul. Sa voix se fit plus ferme :

  -  Ne bougez pas, s’il vous plaît, vous allez vous faire mal.

Encore plus ? OK. Quand on a une aiguille de dix centimètres plantée dans la main, il vaut mieux ne pas agiter la dite main. C’est clair. La déduction m’immobilisa.

Le sismographe médiéval se mit en route avec un drôle de couinement. Le début du graphique apparut.

Et la deuxième aiguille ? C’était pour plus tard ? Pour le dessert ? Pour ceux qui s’agitaient trop et qui cassaient la première dans le dos de leur main ?

Il fallait que je me calme. Que je respire lentement et amplement, par le nez. Voilà.

L’assistante me posa un garrot sur le biceps gauche. Bien serré.

  - Je vais vous demander de faire un petit exercice d’hyperventilation, reprit le médecin, vous savez ce que c’est ?

Si je savais ? J’étais en train de m’évertuer à faire le contraire !

  -  Respirez rapidement, par la bouche, insista-t-il, voilà, comme ça, plus vite.

  -  Vous savez, je ne me sens pas très bien quand je fais ça...

  -  Je sais, mais c’est nécessaire pour l’examen, allez y, ne vous inquiétez pas...

Ah bon... Parce que j’avais l’air de m’inquiéter ?

Le garrot me serrait de plus en plus fort. Je sentais mon bras s’ankyloser, et ma main se remit à trembler... Il fallait que je pense à quelque chose d’agréable... La dernière fois que j’avais fait l’amour... Voyons voir... Non. Mauvaise pioche. Les dernières vacances ? A La Bourboule avec mes parents. Laisse tomber. Le dernier Hugh Grant ? Niais. La dernière bonne bouffe avec les copines ? Un mois déjà ! A l’Avant-Goût... Vouais ! Je m’en suis mis jusque là du ragoût de cochon aux épices ! C’est bon quand il fait froid, avec un petit verre de Corbières pour faire passer. Et même pas mal !

J’ai essayé d’accélérer ma  respiration, en me disant que comme ça, ça se terminerait peut-être plus vite, mais ça ne me réussissait pas... J’avais la bouche grande ouverte, comme une vieille carpe hallucinée... L’assistante se pencha vers moi et me demanda de respirer plus vite, avec la bouche ! J’ai eu envie de cracher, et j’ai pensé : « Mais je ne fais que ça, conasse ! » et je l’ai pensé si fort qu’elle a du se douter de quelque chose, parce qu’elle m’a jeté un regard soupçonneux très désagréable... J’avais lu quelque part que le meilleur moyen de résister à la torture, c’était de se mettre en colère contre ses bourreaux. La rage, la colère, la furie, la haine, tout cela rendait la douleur moins insupportable.

Délirais-je ?

Au bout de trente secondes, mes  tempes se sont mises à chauffer. J’ai senti que je partais dans les vaps.

  -  Docteur, j’ai la tête qui tourne...

  -  Encore un petit peu, s’il vous plaît.

Négatif. Ca ne me plaît pas.

Trois secondes plus tard, les murs, la table et le plafond se sont mis à basculer. Je respirais très vite, je m’en rendais compte, mais je ne le faisais plus exprès. Je me sentais comme le plongeur japonais dans le Grand Bleu, celui qui tombe dans les pommes juste avant sa tentative, pendant une séance d’hyperventilation. Maintenant, je comprenais pourquoi cette séquence m’avait impressionnée. Ne pas penser au Grand Bleu. Penser à un petit Schtroumpf.

Je vais tomber dans les pommes, mois aussi, me dis-je, comme ça, ils verront que ce n’est pas du cinéma...

J’ai répété : « Je ne me sens pas bien... », puis j’ai voulu me lever, mais mon bras....

 

LA SUITE DE CE CHAPITRE DANS LE LIVRE ............

pour ceux qui ont envie de connaître la suite.....